JUIFS ET MUSULMANS
De la France coloniale à nos jours

Article publié dans la Lettre n°548 du 25 mai 2022



 
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JUIFS ET MUSULMANS. De la France coloniale à nos jours. Comment traiter un tel sujet dans une exposition ? On le conçoit plus en termes d’ouvrage historique, voire de colloque, qu’en parcours des vastes salles du Palais de la Porte dorée. Pourtant, Benjamin Stora, commissaire principal, et ses deux associés, Karima Dirèche et Mathias Dreyfuss y parviennent à grand renfort d’œuvres d’art, de documents historiques, d’audiovisuels et de panneaux didactiques d’une grande clarté. Il n’est pas aisé de rendre compte en détail d’une telle manifestation qui se déroule, après un avant-propos, en cinq grandes étapes. « I - 1860-1914, ensemble mais différents dans la société coloniale ; II - 1914-1939, engagés dans le projet impérial français ; III - 1939-1945, le chaos de la guerre ; IV - 1945-1967, nouveaux états, nouveaux destins ? ; V - 1967 et après, éloignement et oubli. Vers d’autres destins. »
Les relations entre les communautés juives et musulmanes sont complexes et évoluent au fil des ans en fonction des événements mondiaux. Après avoir partagé les mêmes langues et la même culture pendant près d'un millénaire, les juifs et les musulmans du Maghreb voient leurs destins collectifs bouleversés par la colonisation française. La conquête violente de l'Algérie (1830), puis la mise sous protectorat de la Tunisie (1881) et du Maroc (1912) transforment les sociétés maghrébines sur le plan religieux, politique, économique et culturel. Avant la conquête de l’Algérie, on compte en France 70 000 juifs, soit 0,2% de la population, citoyens depuis 1791. Leur culte est reconnu depuis 1808 (décret de Napoléon) comme l’un des trois cultes professés par les français aux côtés du catholicisme et du protestantisme. Rien de pareil pour l’islam qui ne compte alors qu’un millier de fidèles.
En 1870 le décret Crémieux octroie collectivement aux 35 000 « indigènes » juifs d’Algérie, mais pas aux musulmans, la citoyenneté française, créant une première fracture et générant un antisémitisme chez les européens d’Algérie. Il n’en sera pas de même plus tard pour la Tunisie et le Maroc où juifs et musulmans resteront des « indigènes ».
Avec la guerre de 1914-1918, l’Empire est mobilisé. 800 000 hommes débarquent en France, dont 400 000 musulmans d’Afrique du Nord et environ 38 000 juifs de France et d’Afrique du Nord, souvent versés dans les mêmes unités « mixtes » où se créent des liens de solidarité. Après la guerre, près de 400 000 Maghrébins viennent en France pour travailler dans les mines du Nord et dans les régions parisienne et lyonnaise. La révolte arabe de 1936 en Palestine mandataire, la progression du sionisme et les éveils nationalistes du monde arabe creusent l’écart entre musulmans et juifs et débouchent sur de graves incidents comme les émeutes du 5 août 1934 à Constantine (28 morts).
Avec la guerre de 1939-1945, la situation empire. Le régime de Vichy abroge le décret Crémieux, nivelant les juifs d’Algérie par le bas et les excluant de la fonction publique et de certaines professions. Cette situation renforce le souhait, né dans les années 1920, des musulmans d’Algérie à l’indépendance. Le général Giraud, antisémite, qui débarque à Alger avec les troupes anglo-américaine en 1942 ne rétablit pas le décret Crémieux. Ce sera de Gaulle qui le fera l’année suivante.
La proclamation de l’indépendance de l’État d’Israël, le 14 mai 1948 suscite des réactions opposées entre juifs et musulmans, en France et dans son empire. Les premiers, marqués par l’antisémitisme de Vichy, soutiennent le nouvel état. Les seconds, en contestation de l’ordre colonial, soutiennent le camp arabe en Palestine.
Pendant la guerre d’Algérie, le fossé se creuse entre les communautés. Les juifs, majoritairement favorables à la présence française en Algérie, bénéficient des mesures d’aides décidées dans le cadre du rapatriement, ce qui n’est pas le cas des juifs du Maroc et de la Tunisie. Rien de pareil pour les musulmans dont le séjour en France ne peut être que temporaire, pour y travailler, même si de nombreuses familles algériennes aient élu domicile en France métropolitaine depuis la fin des années 1950.
À la fin des années 1960, la France compte 600 000 juifs et 700 000 musulmans dont la grande majorité vient des pays du Maghreb. À partir des années 1980, les relations se tendent suite à la question de l’islam et de ses nouveaux modes d’affirmation sur la scène politique et religieuse. Les attentats du 11 septembre 2001, l’affaire des caricatures danoises de 2005, et divers crimes et attentats antisémites entraînent un débat national confus sur la compatibilité de l’islam avec les règles de la République.
Une exposition instructive qui nous délivre « plus d’histoire, moins de clichés » comme l’avaient écrit les commissaires en sous-titre - non conservé - de leur exposition. R.P. Musée de l’Histoire de l’Immigration 12e. Jusqu’au 17 juillet 2022. Lien : www.histoire-immigration.fr.


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