L’ORDRE DU JOUR. De Éric Vuillard. Mise en scène Jean Bellorini. Avec la troupe de la Comédie-Française Laurent Stocker, Julie Sicard, Jérémy Lopez, Baptiste Chabauty.
Sur le parquet, vingt-quatre paires de chaussures identiques. Elles symbolisent les vingt-quatre gros bonnets de l’industrie et de la finance allemands qui entrent à pas feutrés dans le palais du président du Reichstag, Hermann Goering. Le but de cette invitation ? «Passer à la caisse» pour financer la campagne en vue des élections du 5 mars, ce dont ils vont tous s’acquitter. Ce 20 février 1933, le premier pas «cordial» vers l’enfer est posé. Les pontes de Krupp, BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken … ont signé leur complicité et leur compromission avec le régime nazi. Ils ne sont pas les seuls. À l’instar du singe qui n’a rien vu, rien dit, rien entendu, les grandes démocraties semblent absentes. Personne ne se sent concerné, comme Halifax et sa politique d’apaisement, ou Daladier et Chamberlin qui signent le traité de Munich. Schuschnigg, le chancelier autrichien, ne peut empêcher l’Anschluss. Et les grands pontes de l’industrie allemande pourront, en toute quiétude, louer les déportés aux multiples camps de la mort pour le bon fonctionnement de leurs entreprises.
Les 150 pages du livre d’Éric Vuillard, Prix Goncourt en 2017, offrent une vision magistrale de la montée du nazisme.
Jean Bellorini reprend le texte avec juste quelques coupes. Les comédiens ne sont que quatre pour camper tous les acteurs du plus grand bluff de l’histoire et leur formidable savoir-faire s’impose. Entre deux faits historiques et deux anecdotes, ils s’emparent d’une mise en scène pleine de trouvailles, jonglent avec les personnages, affublés ou non de têtes énormes et de masques, au son du xylophone, du tambour et du violoncelle qui n’ont aucun secret pour Baptiste Chabauty.
«Ce qui étonne dans cette guerre, c’est la réussite inouïe du culot, dont on doit retenir une chose: … Même le monde le plus sérieux, le plus rigide plie devant le bluff», lance Laurent Stocker. Alors? Alors on pense à Trump, à Poutine et aux autres individus face à notre vieille Europe… M-P P. Théâtre du Vieux-Colombier 6e.