HOMÈRE KEBAB. Texte et mise en scène de Benoît Lepecq. Avec Melki Izzouzi.
La scène est aussi dépouillée et vide que le regard que nous portons sur les migrants, dans leur éternel transit vers un eldorado utopique. Nul ne prête l’oreille à leur récit, aussi personnel qu’individuel. À nos yeux indifférents, ils ne sont que de passage, des migrants de passage, même pas des émigrés ou des immigrés, ce qui les rattacherait peut-être à une histoire, qu’on écouterait d’une oreille distraite et vaguement compatissante.
Ici, Rida fuit l’Algérie où il a autrefois connu la gloire du football, avant de subir les affres du proscrit. Pour s’être cru, inconséquemment, hors de portée des lois de la tyrannie locale.
Ne lui restent que la parole, un téléphone prépayé à recharger et quelque menue monnaie pour ne pas sombrer dans l’invisibilité la plus totale. Un monologue en faux dialogue maintient sa dignité d’homme, dans une vague zone de courtoisie exotique, au bord du gouffre marin.
Alors il se raconte à un autre presque invisible, Homère, dont seules importent les nourritures qu’il concocte, des kebabs. L’attention qu’il prête à l’errant en justifie l’existence et les phases de son récit, comme dans l’épopée antique. La dignité des pauvres illumine cette nuit magique qui tisse entre eux de vrais sentiments. L’un offre son aide avec la sollicitude d’un père, l’autre la refuse avec la noblesse souriante de celui qui ne veut pas être annihilé dans la médiocrité d’un statut de «salarié aliéné». Sédentaire en somme. Ainsi s’incarne l’éternelle tragédie du nomade en partance.
À Calais, la mer du Nord compte ses moutons, comme Reda au cœur de ses rêves. Et les mouettes joignent leurs cris à l’ironie salvatrice et lucide de Melki Izzouzi, qui campe cet aède contemporain en évitant les pièges de la sensiblerie.
Sobre et somptueux. A D. Théâtre de la Flèche 11e.