
JE L'AIMAIS
Article
publié dans la Lettre n° 308
JE L’AIMAIS d’après le roman de Anna
Gavalda. Adaptation et mise en scène Patrice Leconte avec Irène
Jacob, Gérard Darmon, Noémie Kocher.
Le ronflement d’un moteur puis la lumière blafarde des phares qui
balaie la cuisine viennent réveiller la maison de campagne endormie
dont le moindre recoin recèle autant d’objets hétéroclites et sans
âge que la mémoire renferme de souvenirs accumulés par les générations
successives. Il est quatre heures du matin. Pierre entre, bientôt
suivi de sa belle-fille Chloé. Il fait un froid de loup. Ils arrivent
là comme des voleurs, ou plutôt, comme des fuyards. Ils sont partis
d’un coup, confiant les filles à leur grand-mère, pour se réfugier
dans la vieille maison familiale, afin de tenter d’apaiser la douleur
de Chloé dont le mari vient de quitter le foyer conjugal sans explication,
avec seulement deux valises très vite poussées dans l’ascenseur.
Pas le temps d’une scène, de cris ou de larmes. Chloé, anéantie,
a refermé la porte sur cette désertion. « Je suis une femme en mille
morceaux », gémit-elle. Mais très vite, elle passe de l’accablement
à l’indignation: « Adrien ne tenait pas debout quand je l’ai épousé...
j’avais vingt ans ». C’est elle qui l’a reconstruit et maintenant
il la jette. Elle se retrouve pour la première fois seule avec ce
beau-père qu’elle n’aime pas beaucoup et qui, contre toute attente,
ne s’indigne pas de l’abandon de son fils. Elle n’apprécie pas ses
silences. Elle voudrait l’entendre dire qu’Adrien est un salaud,
elle voudrait l’entendre formuler un pardon mais de cela il se montre
incapable. Pierre sait vivre mais ne sait pas aimer. Le verre de
Bushmills ou celui de Château Chasse-Spleen - c’est de circonstance
- qu’il lui tend, ne suffiront pas à chasser la détresse de Chloé.
Il va devoir rompre ce mutisme qui a toujours été le sien et qui
ressemble à du dédain et expliquer. « Au bout de combien de temps
oublie-t-on l’odeur de celui que l’on a aimé », « au bout de combien
de temps cesse-t-on d’aimer celui que l’on a aimé ? » Pour répondre
à ces interrogations de Chloé, il va devoir sortir de sa mémoire
cette parcelle de son passé, rouvrir une blessure qui explique pourquoi,
aujourd’hui, il comprend la décision d’Adrien qu’il ne peut s’empêcher
de plaindre.
Cette confession d’un homme qui pose en fait la grande question
du bonheur, Anna Gavalda en a fait un roman dont l’adaptation à
l’écran de Zabou Breitman avec Daniel Auteuil et Marie-Josée Croze
était très inspirée. L’écriture des romans de Anna Gavalda est acérée,
les personnages ont une âme et de vrais sentiments, un humour mêlé
de dérision, qualités propres à la dramaturgie. Patrice Leconte
s’attaque à l’adaptation théâtrale de ce voyage dans le souvenir
de la femme aimée, de cette passion inaboutie qu’il fait subtilement
revivre avec des apparitions ponctuelles du personnage de Mathilde,
merveilleusement incarné par Noémie Kocher. Ces apartés amoureux,
aux éclairages parfaits, animent ce huis clos campagnard dont les
scènes successives n’échapperaient pas sans eux à la monotonie.
Gérard Darmon est parfait. Son aisance sur scène, le timbre et l’élocution
prenantes de sa voix n’envoûtent pas seulement Irène Jacob, très
juste dans son interprétation de Chloé, mais aussi toute une salle
suspendue à ses lèvres. Une autre réussite majeure pour Patrice
Leconte après la création de Confidences trop intimes dans
le même théâtre, avec Jacques Gamblin et Mélanie Doutey, tous deux
également mémorables (Lettre 267). Théâtre de l’Atelier
18e. Pour
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