
DU
MEME VENTRE
Article
publié dans la Lettre n° 256
DU MEME VENTRE de Catherine Anne.
Mise en scène de l’auteur avec Thierry Belnet, Fabienne Luchetti,
Stéphanie Rongeot.
Dans l’asile où, tenue pour folle, elle vit les trente dernières
années de sa vie, Camille est assise, prostrée dans l’attente des
visites de ceux qui l’ont internée là depuis la disparition du père.
Il ne lui reste que Paul et Louise, ses frère et sœur. Les apparitions
de ce dernier, « consul, poète, dévot, père de famille », sont assez
rares pour être célébrées : « Enfermée ici depuis si longtemps »,
« soignée », corrige Paul, « les jours s’empilent sur les jours ».
Comment a-t-elle échoué là, sculptrice de génie, égérie, collaboratrice
et maîtresse d’Auguste Rodin de vingt-quatre ans son aîné? Parce
qu’elle était femme et se voulait libre, à une époque où toute jeune
fille était pétrie par l’éducation de ses parents avant d’être livrée
à un mari qui la modèlerait à son idée ? Parce qu’elle avait choisi
de vivre sa vie loin des règles et des tabous de l’époque ? Tous
trois nés du même ventre, comment sont-ils parvenus à ce combat
sans merci, mêlé d’attachement et de haine, alors que la complicité
et l’affection les liaient si tendrement dans leur jeunesse ?
Catherine Anne tente de répondre à ces questions en remontant le
temps, depuis l'instant ou tout est joué jusqu’à celui où tout est
encore possible. Le récit de ces trois vies racontées à rebours,
elle le rend clair et limpide grâce à une écriture efficace, où
les phrases et les mots rebondissent habilement sur la période précédente.
Les décors faits de voiles, qui voilent et dévoilent les huit lieux
différents de quatorze séquences de leur existence, s’y prêtent.
A partir de faits connus, elle en retrace les étapes mais imagine
les conflits de trois enfants dont la place dans la famille Claudel
fut primordiale : l’impuissante révolte de Camille, l’aînée, mise
en ban de la société après des débuts artistiques prometteurs, mise
au ban de sa famille pour conduite scandaleuse. Les difficultés
de Paul, le jeune frère, à vivre sa révélation à une époque où l’église,
très mal considérée, était séparée de l’Etat. Engagement spirituel
qui lui aura servi à construire sa vocation artistique mais l’aura
entravé dans ses fonctions d’ambassadeur. La souffrance de Louise,
la cadette, amputée de son amour à trente ans, mais cantonnée dans
le cadre conventionnel de la femme bourgeoise.
Catherine Anne embrasse ces trois vies avec maestria. Ce n’est pas
tant le destin des enfants Claudel, dont deux sont passés à la postérité
alors que le troisième a été gommé, qu’elle met en scène, mais celui
de trois frère et sœurs blessés dans leur chair et leur âme. Thierry
Belnet, Fabienne Luchetti et Stéphanie Rongeot, excellents, font
corps avec elle dans ce travail, intiment liés à des personnages,
témoins des disputes continuelles de leurs parents, sources de leur
déséquilibre affectif, victimes d’une mère brisée après la mort
du fils aîné auquel Camille a maladroitement succédé neuf mois
plus tard. « Sais-tu qu’il y a des mères qui embrassent leurs enfants » ?
Question terrible à laquelle une autre non moins terrible fait écho :
« Pourquoi avons-nous un si grand besoin d’être aimés, qui peut
le combler » ? Théâtre de l’Est Parisien 20e.
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