
LE DINDON
Article
publié dans la Lettre n° 316
LE DINDON de Georges Feydeau. Mise
en scène Philippe Adrien avec Vladimir Ant, Caroline Arrouas, Pierre-Alain
Chapuis, Eddie Chignara, Bernadette Le Saché, Pierre Lefebvre, Guillaume
Marquet, Luce Mouchel, Patrick Paroux, Alix Poisson, Juliette Poissonnier,
Joe Sheridan.
L’adultère ? Quelle banalité ! Surtout dans le vaudeville dont c’est
par essence la cheville ouvrière. Raconter, ou tenter de le faire,
une intrigue de Feydeau, c’est parler de portes qui claquent, de
maris cocus, de femmes soi-disant respectables qui virent sans hésiter
à la demoiselle à la cuisse légère, de séducteurs aux aguets de
la bonne fortune, de valets obséquieux et de soubrettes blasées.
Avec une pincée de militaires ridicules et de négociants véreux.
Bref, la galerie ordinaire des bourgeois de théâtre de cette fin
de 19e siècle. Le tout est d’en donner à rire, dans une atmosphère
survoltée qui ne laisse aucun répit, et surtout pas celui de l’ennui,
au spectateur à bout de souffle.
Donc, Pontignac poursuit de ses assiduités l’épouse (il l’ignore
évidemment) de son ami Vatelin, qui a tout du cocu potentiel, bonhomme
et naïf. Encore que… Son épouse Lucienne, ravissante et aguicheuse,
se refuse à toute infidélité, mais jure ses grands dieux qu’à la
moindre incartade dudit mari, elle se vengera dans les bras de…Rédillon,
lui-même célibataire coureur de jupons, malencontreusement harassé
par d’autres frasques nocturnes. Arrive le couple des Anglais. Maggy
ravageuse et suicidaire par amour, et son négociant de mari, un
peu marseillais sur les bords d’ailleurs, qui est porté sur le déguisement
à l’intention des petites vertus.
Les quiproquos s’enchaînent, les valises s’escamotent et reparaissent,
les valets interviennent, les militaires n’y entendent rien... Et
les appâts charmeurs et ô combien dévoilés de ces dames hantent
les lieux. Celui qu’on croyait à tort voué à la fonction du dindon
se verra pardonné par son épouse, presque adultère, dans un final
hautement artificiel. Mais est-ce bien la préoccupation de Feydeau
? Dans ce royaume de l’hypocrisie, tous les mâles se croient trompeurs,
avec plus ou moins de mauvaise conscience, et sont en réalité abusés
par leurs femelles respectives, les fines mouches.
Philippe Adrien excelle dans ce feu d’artifices d’inventivité et
de drôlerie grinçante. Les bons mots fusent, les culbutes et autres
souples galipettes font florès. Plateaux et décors tournent et virevoltent,
donnant aux portes une diversité inédite. Dès le prologue, la poursuite
du prédateur aux trousses de sa proie haletante en est une métaphore
éblouissante.
Les acteurs sont à la mesure de ce mouvement irrésistible que la
mise en scène leur imprime.
Inénarrable Eddie Chignara (Pontignac) dans son numéro de haka maori,
ses trépignements de taureau d’arène, sa suffisance de prédateur.
Plus dure sera la chute du dindon, ridiculisé et amèrement lucide.
Pierre-Alain Chapuis (Vatelin) fait merveille en mari torturé. Les
épouses bafouées mais vengeresses, Alix Poisson (Lucienne) et Luce
Mouchel (Clotilde) ont le muscle souple, la cuisse légère et le
verbe haut. Les Soldignac, Caroline Arrouas (Maggy) exaspérée par
les chausses-trappes de la langue française, et Joe Sherida (Soldignac)
en lapin de maison close, sont désopilants. Guillaume Marquet campe
le fat et immature Rédillon qu’il convient. Les Pinchard, Patrick
Paroux en raide militaire et Bernadette Le Saché son épouse inexorablement
sourde, viennent semer une réjouissante pagaïe dans cet univers
de folie auquel courtisane et domestiques, Juliette Poissonnier,
Vladimir Ant, Pierre Lefebvre contribuent à ajouter, si besoin en
était, leur touche déjantée.
Théâtre de la Tempête ? Oh oui, celle des rires et des applaudissements
! Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes 12e. A.D.
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