
L’ANNÉE DE LA PENSÉE MAGIQUE
Article
publié dans la Lettre n° 333
du
5 décembre 2011
L’ANNÉE DE LA PENSÉE MAGIQUE de Joan
Didion. Adaptation Christopher Thompson et Thierry Klifa. Mise en
scène Thierry Klifa avec Fanny Ardant.
Elle a accroché son sac à main à la rambarde comme si elle interrompait
soudain sa promenade. Sous la simplicité de son costume, percent
l’allure et la distinction. Elle marche, altière, vers son auditoire
qui, l’oreille attentive et bientôt subjugué, va recueillir ce qu’elle
va lui confier.
« Ce qui m’est arrivé pourrait vous arriver ». Oui, cette histoire
pourrait aussi être la sienne, tant elle se fond dans ce rôle jusqu’à
suggérer qu’elle en est la triste héroïne. Elle, c’est Fanny Ardant.
On ne lui souhaite pour rien au monde de vivre une telle tragédie.
Ni à elle, ni à personne d’autre. Sa voix, à l’intonation si particulière,
poursuit : « La vie change vite. La vie change en un instant. On
s’apprête à dîner et la vie telle qu’on la connaît s’arrête ». Ces
trois petites phrases sèches claquent comme un fouet. Elle les répétera
plusieurs fois car, en fin de compte, elles résument à elles seules
le récit du drame, vécu par Joan Didion, figure de proue du journalisme,
de la littérature et du cinéma américain dont elle se fait l’interprète.
L’Année de la pensée magique, ce livre autobiographique,
porté ensuite à la scène par son auteur, parle du deuil, de la négation
de la perte, puis de l’acceptation et de la tentative de survie
qui suivent. Le couple que formaient Joan Didion et John Gregory
Dunne était lié par une rare complicité. Depuis quarante ans, ils
partageaient tout : les rêves, les idéaux, les engagements politiques,
l’écriture, l’amour, la vie… et l’affection de Quintana, leur
fille unique. Ils s’apprêtaient à dîner un soir tous les deux et
la vie telle qu’ils la vivaient avec ses élans, ses coups de gueules,
ses compromis mêlés d’amour, de tendresse et de complicité s’est
arrêtée d’un coup. Comment expliquer à leur fille de vingt ans,
plongée dans un coma artificiel, que son père a soudain cessé de
vivre, alors qu’elle lui répétait encore la veille : « Je t’aime
plus encore qu’un jour de plus » ? Comment accepter ensuite que
cette fille unique vous quitte elle aussi ?
Christopher Thompson a merveilleusement respecté dans sa traduction
le rythme puissant du récit, la lucidité de son héroïne mais aussi
cette limite ténue entre raison et folie qui lui a fait vivre cette
année charnière où la pensée magique fut son seul recours pour ne
pas sombrer, pour continuer de survivre à l’intolérable. Ce bouleversant
et déchirant portrait de femme, Fanny Ardant le vit intensément.
Elle est éblouissante, portée par la mise en scène subtile de Thierry
Klifa.
Au fond du plateau, à la fin, une photo de famille, Quintana et
ses parents posant devant l’objectif. Une famille comme n’importe
quelle autre, comme la nôtre, dont le sourire heureux semble dire
avant de s’effacer pour toujours: « ce qui nous est arrivé pourrait
vous arriver ». Théâtre de l’Atelier 18e.
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