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HEURES DE LA VIE D'UNE FEMME
Article
publié dans la Lettre n° 292
24 HEURES DE LA VIE D’UNE FEMME de
Stefan Zweig. Adaptation et mise en scène Marion Bierry avec Catherine
Rich, Robert Bouvier.
La Riviera au début du XXe siècle. L’émoi est grand chez les clients
d’un hôtel. La femme de l’un des pensionnaires « La fine et délicate
madame Henriette » , s’est enfuie avec un jeune français qu’elle
ne connaissait pas vingt-quatre heures plus tôt. Son acte condamnable
est sur toutes les lèvres. Seul le narrateur prend la défense de
« cette créature sans moralité », cible de toutes les critiques.
Parmi les pensionnaires, Mrs C, une anglaise d’un certain âge, s’émeut.
Cette aventure en ravive une autre qu’elle-même a vécue à l’âge
de trente-neuf ans. Au cours d’une longue conversation avec le narrateur,
elle lui livre cet épisode si profondément enfoui mais encore si
présent, celui de vingt-quatre heures de sa propre vie qu’elle n’a
pu oublier. Veuve depuis deux ans, elle se trouvait en villégiature
à Monte Carlo. Après le dîner, n’ayant pas sommeil, elle poussa
la porte de la salle de jeu du casino et s’approcha d’une table.
Son regard se porta alors sur « des mains d’une beauté extrêmement
rare ». De sa vie, elle n’avait vu « des mains si parlantes ». Elles
appartenaient à un jeune autrichien de vingt-quatre ans qui venait
de tout perdre à la roulette et dont le visage était ravagé par
la catastrophe. « Elle leva les yeux et fut aussi fascinée par ce
visage que par les mains ». Il sortit du casino comme un somnambule,
elle le suivit, le vit s’asseoir sur un banc, effondré. Il se mit
alors à pleuvoir violemment. Elle s’approcha, secoua « ce paquet
humain tout ruisselant d’eau » décidée à l’arracher à une mort certaine…
A partir de 1919 à Salzbourg, Stefen Zweig écrivit toute une série
de nouvelles parmi lesquelles Vingt-quatre heures de la vie d’une
femme est l’une des plus célèbres. Marion Bierry adapta la nouvelle
pour le théâtre et la mit en scène il y a une dizaine d’années,
offrant alors un rôle en or à Catherine Rich. Cette pièce est reprise
aujourd’hui et si Catherine Rich reprend le rôle de Mrs C. avec
un égal talent, notre mémoire retrouve avec un égal plaisir la beauté
de ce texte magnifique, délicatement soulignée par la mise en scène
discrète de Marion Bierry et un décor très simple. Stefen Zweig
aurait sans doute aimé son héroïne sous les traits fins et délicats
de Catherine Rich sur laquelle les ans ne semblent avoir aucune
prise, son élégance et sa distinction n’ayant rien à envier à Mrs
C, cette anglaise de la bonne société qu’elle incarne. Le faux pas
de Madame Henriette, tout comme celui de madame C. étaient à cette
époque deux actes condamnables et leurs auteurs des êtres amoraux
mis au ban de la société. Elles seraient considérées autrement aujourd’hui,
mais nous ne pouvons qu’être frappés par la pérennité de cette faiblesse
toute féminine. Le temps s’écoule mais les coups de folie d’une
femme pour un homme ne changent pas et les hommes eux non plus ne
changent pas, continuant d’en tirer parti comme le fit le jeune
joueur. Nous suivons, captivés, l’intense aventure de Mrs C, attentifs
au narrateur qui la rapporte, ayant conscience comme lui que de
soulever « la pierre qui pesait sur son âme » pour livrer son secret,
était la seule façon pour elle de l’exorciser et de pouvoir enfin
reposer cette même pierre, telle une dalle, sur le tombeau de l’oubli.
Stefan Zweig était un merveilleux conteur et un excellent analyste
de l’âme humaine. Quel dommage qu’il ne sût pas l’être pour la sienne.
Petit Montparnasse 14e.
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