LA GRANDE MAGIE

Article publié dans la Lettre n° 297


LA GRANDE MAGIE de Eduardo De Filippo. Texte français de Huguette Hatem. Version scénique Huguette Hatem et Dan Jemmett. Mise en scène Dan Jemmett avec Claude Mathieu, Michel Favory, Isabelle Gardien, Cécile Brune, Alain Lenglet, Coraly Zahonero, Denis Podalydès, Jérôme Pouly, Loïc Corbery, Hervé Pierre, Judith Chemla.
A l’hôtel Métropole à Naples, Otto Marvuglia, un illusionniste raté, donne un spectacle devant des estivants. Lors de la représentation, il demande à Marta, la femme de Calogero Di Spelta, d’entrer dans un sarcophage afin de la faire disparaître. Il a en fait monnayé avec Mariano d’Albino, soupirant de Marta, un rendez-vous galant de quinze minutes. Mais Mariano et Marta profitent de l’occasion pour s’enfuir. Afin de sauver sa réputation, Otto Marvuglia n’a d’autre ressource que de faire croire au mari trompé que sa femme n’a pas disparu. Il donne à Calogero Di Spelta une petite boîte en lui assurant que Marta se trouve à l’intérieur, mais qu’il ne peut l’ouvrir qu’à la seule condition d’avoir confiance en elle : « Si vous avez foi en elle, ouvrez cette boîte, mais si vous n’êtes pas convaincu, ne l’ouvrez pas. Si vous ouvrez la boîte avec foi, vous reverrez votre femme, si vous n’y croyez pas, vous ne la reverrez jamais ». Quatre jours plus tard, Calogero Di Spelta s’accrochant encore à la réalité, dépose une plainte. L’inspecteur de police venu interroger l’illusionniste et mis au courant de la véritable situation, s’étonne: « Et s’il ouvre la boîte »? « Il pensera qu’il n’a pas eu suffisamment confiance». « Et s’il ne l’ouvre pas »? « Il vivra dans l’illusion de sa fidélité ». Avec le temps, tel un funambule, Calogero Di Spelta va marcher sur le fil ténu qui limite son aveuglement et sa lucidité puis sombrer dans l’illusion. Quatre ans plus tard, il décide cependant de sauter le pas et d’ouvrir la boîte, mais c’est le moment que choisit Otto pour faire réapparaître Marta. Calogero préfère alors l’illusion à la réalité personnifiée par son épouse. Serrant sa boîte sur son cœur, il la renvoie pour toujours.
Dan Jemmett met en scène avec beaucoup de finesse cette pièce d’Eduardo De Filippo qui, se jouant des nécessités mais aussi des dangers de l’illusion, offre un profond regard sur la vie. Le metteur en scène exploite l’excellente traduction de Huguette Hatem, la même que pour la pièce donnée au T.O.P en janvier dernier (Lettre 293), et se sert à merveille du lien ténu entre illusion et réalité. Tirant les fils de ses personnages comme un marionnettiste tire les ficelles de ses marionnettes, il en brouille savamment les limites, entraînant le spectateur dans la grande magie du théâtre. Vivre dans l’illusion ou regarder la vie en face, c’est ce que l’auteur offre à Calogero Di Spelta, c’est ce que Dan Jemmett et ses comédiens offrent au public, l’espace d’une soirée. Evoluant dans des décors tout à fait dans le ton, tous tiennent leur rôle avec éclat mais deux se détachent pourtant. Si Hervé Pierre est un Otto Marvuglia éblouissant, Denis Podalydès semble être touché par la grâce. Jouant tous les registres de son art, tour à tour drôle, tragique, inquiétant, bouleversant, le rôle de Calogero Di Spelta lui permet de rejoindre les plus grands comédiens que compte notre théâtre depuis des générations. Comédie Française 1er.


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